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https://youtu.be/bzUPG8olnO0?si=qBNguuRbG0ZCctYf
Bonne année Louise !
Merci Gabriel, toi aussi ! Comment vas-tu ?
Je ne sais pas pourquoi je lui réponds toujours. C’est un
pauvre mec rencontré sur Tinder. Il n’est ni beau, ni riche, ni drôle, ni
cultivé, ni tendre. Il n’est rien pour moi. Mais à chaque fois qu’il me
recontacte (toujours lui en premier, jamais moi), je réponds encore.
Dès le début, il avait été pushy. Il m’avait amenée dans un
petit bar à vin feutré, il m’avait chauffée, il avait été direct, cru, intrépide,
conquérant. J’ai dû admirer ça, son attitude, cette insouciance devant un rejet
éventuel, moi qui n’ose parler que quand je suis sûre de moi à 200%. Lui
semblait n’avoir aucune difficulté avec ça. Il savait ce qu'il voulait, il le
disait et il allait le prendre sans demander pardon. J’ai dû l’admirer comme on
admire Trump ou Poutine ou Elon Musk : avec dégoût.
Peut-être que je me disais qu'un homme comme lui me
compléterait (compenserait ?). Ou peut-être que je cherchais simplement
une bonne lutte de pouvoir (« a good fight »). Enfin quelqu'un avec
qui je pourrais m'affronter. D’égal à égal.
Tu n'es plus en couple ?
Si. Je voulais dire nous voir en amis.
En amis ? Dommage ! Je ne suis pas disponible. Bises.
Je relis parfois cette conversation et je me demande si tout
était déjà là. Moi qui essaie immédiatement de transformer le désir en autre
chose. Lui qui refuse. Pas d'amitié. Pas de neutralité. Il veut mon corps.
La première fois, nous nous étions vus deux ou trois fois. Après
un dîner, il avait insisté pour monter chez moi. J'avais résisté. Puis, à un
moment, j’ai craqué, je me suis dit : Bon. Il insiste tellement. Essayons.
Peut-être que ça me fera du bien. Je n'étais pas excitée. Je n’ai pas pris
mon pied. Ça m’a énervée et je suis allée chercher mon orgasme toute seule
(« nobody leaves till the fat lady sings »). Il est resté dormir sans
que je l’y invite. Je me suis réveillée fatiguée. Heureusement tôt le matin j’avais
mon cours de yoga, j’ai pu le mettre à la porte. En y repensant, je ne me suis
pas dit : je n'en avais pas envie. Je me suis dit : je n'ai pas été
assez ferme. C'est très différent. Dans la première phrase, il y a un
problème de consentement. Dans la deuxième, le problème, c'est moi.
Des mois plus tard :
Tu n'as pas envie de me voir ?
Non.
Moi je veux qu'on se fasse l'amour.
Alors je répète :
Non.
Puis il insiste. Puis je le revois. Et quelque chose en moi
finit par dire : Fuck it. La deuxième fois, c'est pareil. Pas
d'excitation. Pas de plaisir. Sauf par moi-même, pour ne pas en ressortir lésée
(« again: nobody leaves till the fat lady sings »). Je ne reste pas
dormir, j’ai trop hâte d’être chez moi, je me sens sale, je me gave en rentrant
pour oublier, pour remplir ce qui ne l’a pas été avec lui. Peut-être qu’on
devient grosse quand on est mal baisée. Parce qu’on se sent obligée de
remplacer la tendresse par la bouffe.
Des années passent. Je déménage dans son quartier. Je me dis
que je n’y connais personne, qu’un ami me ferait du bien. Le COVID est passé
par là. Je me sens seule. Je lui explique. Je réexplique. Je précise. Je ne
veux pas coucher avec lui. Je ne veux pas qu'il se donne à moi. Je veux juste
boire un thé avec lui, dans le quartier.
Un jour, il vient chez moi, je veux lui montrer mon nouvel
appart. Il me prend la main. Il essaie de m'embrasser. Il me prend dans ses
bras. Il me met la main aux fesses. Il me demande un massage « avec de la
crème sous les vêtements ». Je dis non, comme d’habitude. Mais cette
fois-ci mon non ne change pas de forme. Ça reste un non.
Il me dit que j'ai un problème et que je devrais aller voir
un psy. Autrefois, cette phrase aurait ouvert une brèche. Peut-être qu'il a
raison. Peut-être que je suis bloquée. Peut-être que le problème c’est moi.
Mais cette fois je pense : Il a le droit de penser ce
qu’il veut. Il a le droit de vouloir autre chose que moi. Il a le droit d’être
lui, tel qu’il est. Et cette pensée me rend étrangement libre. Il n'est pas
obligé de comprendre. Je ne suis pas obligée de le convaincre. Il peut garder
son opinion. Je peux garder mon corps. Je peux dire : Ça, c’est ton
désir. Et ceci est mon corps. Deux choses différentes.
Poser une limite n'est pas être rigide. Je peux être
curieuse. Je peux être flexible. Je peux écouter. Et décider. Que je ne désire
pas cet homme. Et que je ne vais pas coucher avec lui.
Hello Louise. Une petite pensée spontanée pour toi.
Comment vas-tu ?
Je lui réponds. Je lui propose un café. Une salsa. Un yoga. Un
dîner. C'est compliqué à expliquer pourquoi. Parce que je ne veux pas de lui
comme il me veut. Mais je ne veux pas non plus qu'il disparaisse complètement. Je
veux une chose impossible : sa présence sans sa demande d’intimité, sans la
sexualité. Juste sa compagnie. Pas son corps sur le mien. Pas cette négociation
permanente.
Tu es toujours en mode yoga méditation ?
Oui toujours.
Je ne pourrai pas t'embrasser ? 😉
Non, désolée.
Ooooh 😔
Il m’énerve.
Un jour, je lui demande :
Nous sommes quoi alors ???
Il répond qu'il n'en sait rien.
Moi, j'ai ma réponse :
Nous sommes amis.
Il n’est pas d’accord.
Je n’ai pas envie d’embrasser et faire l’amour à mes amis
😉
Il me propose encore un dîner. Je dis : au restaurant. Il
veut cuisiner chez lui. Je dis que je serais plus à l'aise dans un restaurant.
Que crains tu ? Que mon plat soit immangeable ?
Non, j'ai peur de l'intimité avec toi.
Pourtant c'est la meilleure partie ! 🤭
Pour moi, l'intimité sans amour c'est le supplice.
C'est probablement la phrase la plus importante que je lui
ai jamais dite. Il ne comprend pas vraiment ce que je veux dire. Je ne
comprends pas vraiment son fonctionnement non plus. Pour lui, le désir peut
être quelque chose de simple, de léger, d’agréable, de spontané. Une envie qui
n’a pas besoin de promettre demain. Pour moi, il ouvre une porte beaucoup plus
profonde : vers l'attachement, la vulnérabilité, l'amour, le risque. Je ne
peux pas faire semblant que c’est seulement une porte. Je ne peux pas ouvrir
cette porte sans savoir ce qui m’attend derrière.
Je raconte Gabriel à une amie, qui me dit : Tu sais que
céder n'est pas consentir ?
Je reste silencieuse. Je n'avais jamais pensé à ça.
J'avais toujours raconté mon histoire comme celle d'une
femme qui n'avait pas été assez forte. (J’aurais dû dire non plus fermement.
J’aurais dû le faire sortir. J’aurais dû partir. J’aurais dû comprendre.
J’aurais dû être différente. Tout était toujours ma faute, dans cette version
de l’histoire.)
Pas comme celle d'une femme dont les limites avaient été
poussées jusqu'à ce qu'elle cède.
Alors je commence à regarder autrement les deux nuits avec Gabriel.
Pas comme deux occasions où j'aurais dû mieux résister. Mais comme deux moments
où mon corps disait non tandis que quelque chose en moi pensait qu'il fallait
quand même essayer.
Comme si mon corps appartenait au domaine public. Comme si
la simple existence du désir d'un homme créait une obligation. Comme si j’étais
une sorte de service public auquel on pouvait s’adresser poliment — ou avec
suffisamment d’insistance — pour obtenir satisfaction. Dis merci d'avoir des
prétendants et arrête de faire des manières.
J’avais fini par confondre le désir de l’autre avec mon
consentement, la persévérance avec la preuve, la culpabilité avec la
gentillesse.
Tu me friendzonnes encore !?
Oui ! What did you expect ?!
On tourne
en rond.
Je ne te plais pas ?
Je pourrais répondre oui. Je pourrais répondre non. Mais
aucune des deux réponses ne serait juste. Alors je lui dis :
Tu me plais. Ton approche ne me plaît pas.
Puis :
Tu m'intéresses intellectuellement et émotionnellement.
Puis :
Sexuellement, je n'ai pas pris mon pied.
Je lui explique encore que cela me paraît normal puisque je
suis incapable de prendre mon pied sans amour. Je lui ai déjà dit tout ça. Je
le sais. Il le sait. Et pourtant je continue à expliquer. Comme si une bonne
explication pouvait enfin rendre mon non acceptable.
Un jour, je comprends qu’on ne pourra jamais être en lien. Pas
parce qu'il est méchant. Pas parce que je suis compliquée. Parce qu'il veut une
relation dans laquelle le désir peut rester libre, ouvert, disponible. Et moi,
j'ai besoin que l'intimité ait un sens. Il veut pouvoir dire : J'ai envie de
ton corps. Moi, j'ai besoin de pouvoir dire : J'ai envie de toi. Et
ces deux phrases ne désignent pas la même chose chez nous.
Alors je le bloque. Je ne le bloque pas parce qu'il ne me
plaît pas. Je le bloque parce que je ne veux plus avoir à prouver que je peux
lui dire non.
Je n'ai plus besoin de rester dans une pièce avec lui pour
vérifier que je suis capable d'en sortir. Je n'ai plus besoin de lui expliquer
mon corps. Je n'ai plus besoin de lui expliquer mon désir. Je n'ai même plus
besoin de lui expliquer mon absence de désir.
Il peut penser ce qu'il veut. Il peut trouver ça dommage. Il
peut trouver ça triste. Il peut trouver que je me trompe. Cela ne change rien.
Je suis soulagée. Je pense à lui. Puis je pense à moi. Et
cette fois, les deux pensées ne se confondent pas.
Je n'ai pas gagné contre Gabriel. Je n’ai même pas vraiment
gagné contre moi-même.
J'ai simplement cessé de négocier la propriété de mon propre
corps. J’ai cessé de me mettre à disposition de la société, des hommes qui le
demandent, de manière équitable et sans exception.
Et cette fois, quand je dis non, personne n’a besoin de l’entendre.
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