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Bonne année Louise !

Merci Gabriel, toi aussi ! Comment vas-tu ?

Je ne sais pas pourquoi je lui réponds toujours. C’est un pauvre mec rencontré sur Tinder. Il n’est ni beau, ni riche, ni drôle, ni cultivé, ni tendre. Il n’est rien pour moi. Mais à chaque fois qu’il me recontacte (toujours lui en premier, jamais moi), je réponds encore.

Dès le début, il avait été pushy. Il m’avait amenée dans un petit bar à vin feutré, il m’avait chauffée, il avait été direct, cru, intrépide, conquérant. J’ai dû admirer ça, son attitude, cette insouciance devant un rejet éventuel, moi qui n’ose parler que quand je suis sûre de moi à 200%. Lui semblait n’avoir aucune difficulté avec ça. Il savait ce qu'il voulait, il le disait et il allait le prendre sans demander pardon. J’ai dû l’admirer comme on admire Trump ou Poutine ou Elon Musk : avec dégoût.

Peut-être que je me disais qu'un homme comme lui me compléterait (compenserait ?). Ou peut-être que je cherchais simplement une bonne lutte de pouvoir (« a good fight »). Enfin quelqu'un avec qui je pourrais m'affronter. D’égal à égal.


Tu n'es plus en couple ?

Si. Je voulais dire nous voir en amis.

En amis ? Dommage ! Je ne suis pas disponible. Bises.

Je relis parfois cette conversation et je me demande si tout était déjà là. Moi qui essaie immédiatement de transformer le désir en autre chose. Lui qui refuse. Pas d'amitié. Pas de neutralité. Il veut mon corps.


La première fois, nous nous étions vus deux ou trois fois. Après un dîner, il avait insisté pour monter chez moi. J'avais résisté. Puis, à un moment, j’ai craqué, je me suis dit : Bon. Il insiste tellement. Essayons. Peut-être que ça me fera du bien. Je n'étais pas excitée. Je n’ai pas pris mon pied. Ça m’a énervée et je suis allée chercher mon orgasme toute seule (« nobody leaves till the fat lady sings »). Il est resté dormir sans que je l’y invite. Je me suis réveillée fatiguée. Heureusement tôt le matin j’avais mon cours de yoga, j’ai pu le mettre à la porte. En y repensant, je ne me suis pas dit : je n'en avais pas envie. Je me suis dit : je n'ai pas été assez ferme. C'est très différent. Dans la première phrase, il y a un problème de consentement. Dans la deuxième, le problème, c'est moi.


Des mois plus tard :

Tu n'as pas envie de me voir ?

Non.

Moi je veux qu'on se fasse l'amour.

Alors je répète :

Non.

Puis il insiste. Puis je le revois. Et quelque chose en moi finit par dire : Fuck it. La deuxième fois, c'est pareil. Pas d'excitation. Pas de plaisir. Sauf par moi-même, pour ne pas en ressortir lésée (« again: nobody leaves till the fat lady sings »). Je ne reste pas dormir, j’ai trop hâte d’être chez moi, je me sens sale, je me gave en rentrant pour oublier, pour remplir ce qui ne l’a pas été avec lui. Peut-être qu’on devient grosse quand on est mal baisée. Parce qu’on se sent obligée de remplacer la tendresse par la bouffe.


Des années passent. Je déménage dans son quartier. Je me dis que je n’y connais personne, qu’un ami me ferait du bien. Le COVID est passé par là. Je me sens seule. Je lui explique. Je réexplique. Je précise. Je ne veux pas coucher avec lui. Je ne veux pas qu'il se donne à moi. Je veux juste boire un thé avec lui, dans le quartier.

Un jour, il vient chez moi, je veux lui montrer mon nouvel appart. Il me prend la main. Il essaie de m'embrasser. Il me prend dans ses bras. Il me met la main aux fesses. Il me demande un massage « avec de la crème sous les vêtements ». Je dis non, comme d’habitude. Mais cette fois-ci mon non ne change pas de forme. Ça reste un non.

Il me dit que j'ai un problème et que je devrais aller voir un psy. Autrefois, cette phrase aurait ouvert une brèche. Peut-être qu'il a raison. Peut-être que je suis bloquée. Peut-être que le problème c’est moi.

Mais cette fois je pense : Il a le droit de penser ce qu’il veut. Il a le droit de vouloir autre chose que moi. Il a le droit d’être lui, tel qu’il est. Et cette pensée me rend étrangement libre. Il n'est pas obligé de comprendre. Je ne suis pas obligée de le convaincre. Il peut garder son opinion. Je peux garder mon corps. Je peux dire : Ça, c’est ton désir. Et ceci est mon corps. Deux choses différentes.

Poser une limite n'est pas être rigide. Je peux être curieuse. Je peux être flexible. Je peux écouter. Et décider. Que je ne désire pas cet homme. Et que je ne vais pas coucher avec lui.


Hello Louise. Une petite pensée spontanée pour toi. Comment vas-tu ?

Je lui réponds. Je lui propose un café. Une salsa. Un yoga. Un dîner. C'est compliqué à expliquer pourquoi. Parce que je ne veux pas de lui comme il me veut. Mais je ne veux pas non plus qu'il disparaisse complètement. Je veux une chose impossible : sa présence sans sa demande d’intimité, sans la sexualité. Juste sa compagnie. Pas son corps sur le mien. Pas cette négociation permanente.


Tu es toujours en mode yoga méditation ?

Oui toujours.

Je ne pourrai pas t'embrasser ? 😉

Non, désolée.

Ooooh 😔

Il m’énerve.


Un jour, je lui demande :

Nous sommes quoi alors ???

Il répond qu'il n'en sait rien.

Moi, j'ai ma réponse :

Nous sommes amis.

Il n’est pas d’accord.

Je n’ai pas envie d’embrasser et faire l’amour à mes amis 😉


Il me propose encore un dîner. Je dis : au restaurant. Il veut cuisiner chez lui. Je dis que je serais plus à l'aise dans un restaurant.

Que crains tu ? Que mon plat soit immangeable ?

Non, j'ai peur de l'intimité avec toi.

Pourtant c'est la meilleure partie ! 🤭

Pour moi, l'intimité sans amour c'est le supplice.

C'est probablement la phrase la plus importante que je lui ai jamais dite. Il ne comprend pas vraiment ce que je veux dire. Je ne comprends pas vraiment son fonctionnement non plus. Pour lui, le désir peut être quelque chose de simple, de léger, d’agréable, de spontané. Une envie qui n’a pas besoin de promettre demain. Pour moi, il ouvre une porte beaucoup plus profonde : vers l'attachement, la vulnérabilité, l'amour, le risque. Je ne peux pas faire semblant que c’est seulement une porte. Je ne peux pas ouvrir cette porte sans savoir ce qui m’attend derrière.


Je raconte Gabriel à une amie, qui me dit : Tu sais que céder n'est pas consentir ?

Je reste silencieuse. Je n'avais jamais pensé à ça.

J'avais toujours raconté mon histoire comme celle d'une femme qui n'avait pas été assez forte. (J’aurais dû dire non plus fermement. J’aurais dû le faire sortir. J’aurais dû partir. J’aurais dû comprendre. J’aurais dû être différente. Tout était toujours ma faute, dans cette version de l’histoire.)

Pas comme celle d'une femme dont les limites avaient été poussées jusqu'à ce qu'elle cède.

Alors je commence à regarder autrement les deux nuits avec Gabriel. Pas comme deux occasions où j'aurais dû mieux résister. Mais comme deux moments où mon corps disait non tandis que quelque chose en moi pensait qu'il fallait quand même essayer.

Comme si mon corps appartenait au domaine public. Comme si la simple existence du désir d'un homme créait une obligation. Comme si j’étais une sorte de service public auquel on pouvait s’adresser poliment — ou avec suffisamment d’insistance — pour obtenir satisfaction. Dis merci d'avoir des prétendants et arrête de faire des manières.

J’avais fini par confondre le désir de l’autre avec mon consentement, la persévérance avec la preuve, la culpabilité avec la gentillesse.


Tu me friendzonnes encore !?

Oui ! What did you expect ?!

On tourne en rond.


Je ne te plais pas ?

Je pourrais répondre oui. Je pourrais répondre non. Mais aucune des deux réponses ne serait juste. Alors je lui dis :

Tu me plais. Ton approche ne me plaît pas.

Puis :

Tu m'intéresses intellectuellement et émotionnellement.

Puis :

Sexuellement, je n'ai pas pris mon pied.

Je lui explique encore que cela me paraît normal puisque je suis incapable de prendre mon pied sans amour. Je lui ai déjà dit tout ça. Je le sais. Il le sait. Et pourtant je continue à expliquer. Comme si une bonne explication pouvait enfin rendre mon non acceptable.


Un jour, je comprends qu’on ne pourra jamais être en lien. Pas parce qu'il est méchant. Pas parce que je suis compliquée. Parce qu'il veut une relation dans laquelle le désir peut rester libre, ouvert, disponible. Et moi, j'ai besoin que l'intimité ait un sens. Il veut pouvoir dire : J'ai envie de ton corps. Moi, j'ai besoin de pouvoir dire : J'ai envie de toi. Et ces deux phrases ne désignent pas la même chose chez nous.


Alors je le bloque. Je ne le bloque pas parce qu'il ne me plaît pas. Je le bloque parce que je ne veux plus avoir à prouver que je peux lui dire non.

Je n'ai plus besoin de rester dans une pièce avec lui pour vérifier que je suis capable d'en sortir. Je n'ai plus besoin de lui expliquer mon corps. Je n'ai plus besoin de lui expliquer mon désir. Je n'ai même plus besoin de lui expliquer mon absence de désir.

Il peut penser ce qu'il veut. Il peut trouver ça dommage. Il peut trouver ça triste. Il peut trouver que je me trompe. Cela ne change rien.

Je suis soulagée. Je pense à lui. Puis je pense à moi. Et cette fois, les deux pensées ne se confondent pas.

Je n'ai pas gagné contre Gabriel. Je n’ai même pas vraiment gagné contre moi-même.

J'ai simplement cessé de négocier la propriété de mon propre corps. J’ai cessé de me mettre à disposition de la société, des hommes qui le demandent, de manière équitable et sans exception.

Et cette fois, quand je dis non, personne n’a besoin de l’entendre.

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